Le degré zéro du...zéro !
...ou les conceptions indiennes du zéro.

Hérité de l'invention indienne des chiffres nagari vers le Vè siècle,le mathématicien et astronome indien Brahmagupta est le premier à définir le zéro dans son ouvrage Brâhma Siddhânta (628).
En sanskrit, le terme privilégié de la désignation du zéro est shûnya, qui signifie littéralement "vide". Mais ce mot, qui n'a certainement pas été inventé pour la circonstance existait bien avant la découverte de la numération décimale de position. Car, justement, en tant que signifiant du vide, il a constitué dès l'Antiquité, l'élément central d'une véritable philosophie mystique et religieuse érigée en mode de pensée et d'existence.
Concept fondamental de la shûnyatâvâda, ou philosophie de la "vacuité" (shûnyatâ), cette doctrine est en effet celle du "Chemin du Milieu" (Mâdhyamaka), qui enseigne en particulier que chaque chose composée (samskrita) est vide (shûnya), impermanente (anitya), impersonnelle (anâtman), pénible (dukh) et sans nature originelle. Aussi cette vision, qui ne sépare pas la réalité de la non-réalité des choses, réduit-elle ces mêmes choses à une insubstancialité totale.
Et c'est ainsi que les notions de vacuité, de nihilisme, de nullité, de non-être, d'insignifiance et d'absence ont été conçues de bonne heure en Inde (sans doute dès le début de notre ère) suivant une parfaite homogénéité, contrairement donc aux peuples gréco-latins (et plus généralement à tous les peuples de l'Antiquité), qui les auront comprise d'une manière décousue et totalement hétérogène (cf. conceptions gréco-latines du zéro).
Les concepts de cette philosophie ont été poussés à un tel point que l'on a été jusqu' à distinguer vingt-cinq espèces de shûnya, exprimant ainsi différentes nuances, parmi lesquelles figurent : le vide de la non-existence, celui du non-être, du non-formé, du non-né, du non-produit, du non-créé ou du non-présent ; le vide de la non-substance, de la non-pensée, de l'immatérialité ou de la non-substancialité ; celui encore de la non-valeur, du nul, du négligeable, du peu de chose, du rien, du néant, etc.
Bref, le zéro a pu difficilement germer dans un terrain plus fertile que l'esprit indien.

C'est donc bien de cette manière que des mots qui désignaient litéralement le ciel, l'espace, l'atmosphère, le firmament ou la voûte céleste en sont venus à signifier non seulement le vide, mais aussi le zéro.
Dans la pensée indienne, il est vrai, l'espace est considéré comme le vide excluant tout mélange avec des choses matérielles, et en tant qu'élément immuable et éternel se dérobant à toute description. De par le caractère insaisissable et la nature très différente de ce concept avec les chiffres et les nombres ordinaires, l'association d'idées avec le zéro fut donc immédiate.
Les idées de ciel, d'espace, d'atmosphère, de firmament, etc. exprimaient symboliquement, comme on vient de le voir, le concept même du zéro. Et comme la voûte céleste est représentée par les humains, soit par un demi-cercle, soit par un diagramme circulaire, soit encore par un cercle tout entier, le petit cercle que l'on sait est donc venu, par simple transposition ou par association d'idées, à symboliser graphiquement chez les Indiens, l'idée même du zéro. Il est vrai que depuis toujours, "le cercle est regardé universellement comme la figure même du ciel et de la voie lactée, dont il indique symboliquement, à la fois l'activité et les mouvements cycliques" (Jean Chevalier et Alain Gheerbrant, Dictionnaire des symboles, Ed. Robert Laffont).
Et c'est ainsi que le petit rond s'est rangé désormais à côté des neufs chiffres significatifs soumis au principe de la position décimale, pour signifier lui-même l'absence des unités d'un certain ordre.
Autre terme sanskrit ayant reçu la signification de zéro : le mot bindu, qui signifie littéralement "point". Le point, il est vrai, est la figure geométrique la plus élémentaire qui soit, constituant d'ailleurs le cercle réduit à sa plus simple expression, puisqu'il ne s'agit alors plus que d'un cercle réduit à son centre.
Le fait pour l'homme d'arriver à se représenter ce qui n'est pas ou plus, n'est-ce pas là la voie d'accès au symbolique ?
