Ophélie

Publié le par Catgeisha

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Ophélie, John Everett Millais (1852)

huile sur toile 76x112cm

Tate Gallery, Londres

 

I

 

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles

La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,

Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...

-On entend dans les bois lointains des hallalis.

 

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie

Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.

Voici plus de mille ans que sa douce folie

Murmure sa romance à la brise du soir.

 

Le vent baise ses seins et déploie en corolle

Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;

Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,

Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

 

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle ;

Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,

Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile :

-Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

 

II

 

O pâle Ophélia ! Belle comme la neige !

Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !

-C'est que les vents tombant des grands monts de Norvège

T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté ;

 

C'est qu'un soufle, tordant ta grande chevelure,

A ton esprit rêveur portait d'étranges bruits ;

Que ton coeur écoutait le chant de la Nature

Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits ;

 

C'est que la voix des mers folles, immense râle,

Brisant ton sein d'enfant trop humain et trop doux ;

C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle,

Un pauvre fou, s'assit, muet, à tes genoux !

 

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !

Tu te fondais à lui comme une neige au feu ;

Tes grandes visions étranglaient ta parole

-Et l'Infini terrible effara ton oeil bleu.

 

III

 

-Et le poète dit qu'aux rayons des étoiles

Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;

Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,

La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

 

Ophélie, Arthur Rimbaud, Poésies, 1870

 

Quiet Rachael Yamagata Happenstance : 

 

En 1848, les peintres John Everett Millais (1829-1896), William Holman Hunt (1827-1910) et Dante Gabriel Rossetti (1828-1882) constituèrent la Confrérie préraphaélite (The Pre-Raphaelite Brotherhood) en réaction à l'académisme victorien.

 

Ils visaient dans leur art à la "pureté naïve" et prennent pour modèle l'art gothique et l'art italien des débuts de la Renaissance, art d'avant Raphaël, le maitre de la Renaissance.

 

Ils se posent dans la lignée des peintres Nazaréens, dont Johann-Friedrich Overbeck (1789-1869) et de son célèbre Germania et Italia, oeuvre de 1828 que j'ai eu la chance de contempler à la Neue Pinakothek de München, remarquable par la simplicité et la pureté de ses formes et de sa composition ainsi que l'idéalisation des visages...

 

Germania et Italia

Johann-Friedrich Overbeck, 1828

huile sur toile, 95x105 cm

Neue Pinakothek, München

 

 

Les Préraphaélites  rencontreront le succès lors de l'Exposition universelle de 1855 à Paris.

 

La technique des Préraphaelites est caractérisée par un extrème souci du détail, une approche particulière de la lumière, les sujets sont traités en extérieur, en milieu naturel, avec une approche teintée d'un certain réalisme. Privilégiant les tons clars, l'exécution lisse s'inspire des peintres du Quattrocento.

 

Ils s'inspirent de la mythologie, du Moyen-Âge romantique, ainsi que de la littérature de Shakespeare, Keats, Tennyson ou Dante. D'une sensibilité proche du symbolisme dont ils sont les précurseurs, leurs oeuvres sont empreintes d'une grande nostalgie.

 

 

J'ai été littéralement fascinée par l'atmosphère étrange qui se dégage de cette oeuvre de Millais, si magnifiquement illustrée par le poème de Rimbaud, telle une complainte, un soupir, berceuse funèbre et mélancolique, elle nous offre une vision idéalisée de la féminité, mais aussi une image saisissante de la réalité entre l'inconscience et la mort.

 

Ce tableau de Millais illustre le suicide d'Ophélie décrit par la reine Gertrude dans la tragédie Shakespearienne Hamlet. Ophélie, femme délaissée, amoureuse du prince Hamlet, devient folle et se noie de désespoir. 

 

Millais exécute séparément la figure et le paysage. Il étudie la végétation poétique et réaliste sur les bords de la rivière Ewell, près de Kingston-on-Thames, et demande à Elizabeth Siddal, son modèle, et femme de Rossetti, de poser dans une baignoire pleine de l'atelier.

Le peintre crée ainsi une image saisissante de vérité. Le saule qui traverse le ruisseau semble se pencher sur le visage d'Ophélie dont l'expression oscille entre l'inconscience et la mort. L'horizontalité dominante du tableau donne une impression de paix, de sérénité...

 

Rossetti, lui, passionné par le Moyen-Âge, mais également poète, donnera une pureté primitiviste à son style, et créera un type de beauté féminine sensuel et mélancolique.

 

 

Venus Verticordia, Dante Gabriel Rossetti, 1864-1868

huile sur toile

Russel-Cotes Art gallery, Bornemounth, England.

 

Proserpina, Dante Gabriel Rossetti, 1874

(modèle: Jane Morris, femme de William Morris)

Birmingham City Museum and Art Gallery

On retrouve aussi ici cette correspondance entre l'art pictural et l'art poétique si chère à Baudelaire...

 

 

  

Ayant non seulement inspiré les symbolistes, les Préraphaélites dont Rossetti tendront à démonter la nécessaire unité de tous les arts, de l'architecture et du décor, réhabiliteront la qualité de l'artisanat, et du mobilier, esprit qui se perpétuera dans le mouvement Arts and Crafts, fondé en 1862 en Grande-Bretagne par le décorateur et théoricien William Morris, mouvement qui ouvrira la voie à l'Art Nouveau en Europe (1890-1905), au Bauhaus de Gropius (1919-1933) ou au design industriel contemporain. 

 

 

 

 

 

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M. 12/05/2008 08:15

C'est surement chouette de faire si facilement le lien ;)

Je suis plus ebaubi que Quiet ;)

M.

Catgeisha 15/05/2008 02:54


:-)
C'est un peu comme les images de Manhattan définitivement associées à la Rhapsody in Blue de Gershwin...
Tu n'as jamais fait ce genre d'associations...? ;-)


M. 11/05/2008 08:42

...

M. qui passe sans un bruit, plus touche par les mots de Rimbaud que par ces tableaux...

M.

Catgeisha 12/05/2008 05:31


Tu restes Quiet comme Rachael ?
Remarque, tu risques pas de la réveiller, Ophélie...
Plus sérieusement, les deux sont un peu indissociables et sublimes pour moi...
Ahhh...Rimbaud, Verlaine, Baudelaire...
;-)


nicolas 15/04/2007 11:54

Je suppose que tu connais les symbolistes et notamment Arnold Boecklïn ??
Sinon, je te suggère de voir ce qu'ils font...
Bien le site !

Catgeisha 20/04/2007 05:01

Bonjour Nicolas et bienvenue sur mes pages ! Oui oui, la distance est parfois ténue entre les préraphaélites et les symbolistes...Et comme tu pourras le lire dans mes précédentes réponses aux commentaires de cet article, j'apprécie aussi le côté darkos de Khnopff, Moreau, Munch et Böcklin...!Pour ce dernier, son Île des morts est terrible, onirique, troublante..brrr....Mais tes suggestions sont les bienvenues ! Et merci pour le compliment ! J'apprécie aussi le côté conceptuel du tien ! ;-)Ja ne ! ;-)

loralie 11/05/2006 08:51

je me pose ici...ophélie est belle est reposante....merci pour tout cat....bisous... HS mr po c'est toujours un plaisir que de vous rencontrer....

Catgeisha 12/05/2006 23:44

Konban wa Lorelei-san !
Oui, après la Lorelei, l'Ophelaï...hum...beaucoup de femmes ont inspiré les artistes, peintres, poètes...j'en ai encore quelques unes sous le coude que je vous ferai découvrir au fur et à mesure...
C'est un plaisir de te retrouver sur mes pages ! ;-)
Do-itashimashite ! De rien ! ;-)
Bisous ! A bientôt ! ;-)

:0038: Maître Po 08/05/2006 20:04

Konnichiwa Geisha neiko san ;-))
Khnopff... j'avais été à Bruxelles juste pour voir l'expo que les musées royaux lui consacraient, il y a deux ans, je crois...Moreau... je ferai un article sur son musée, un jour. J'avais illustré mon article sur le syndrome de Stendhal avec une photo du muséeMunch... j'adhère moins, c'est assez particulierBöcklin... inconnu au bataillon...
Pour la Tate, c'est une proposition ? ;-)
 

Catgeisha 09/05/2006 01:19

Konban wa Po-san ! ;-)
Pour Khnopff, c'est le fameux"je m'enferme en moi-même" vu à la Neue Pinakothek de München, rêverie symboliste inspirée d'un poème de la soeur de Rossetti, le peintre que j'aime beaucoup...
Pour ton article, je vois que je réussis encore à en découvrir ! C'est trop fort ! J'étais aussi passée à côté ! Merci ! ;-) Et vivement ton article !
Pour Böcklin, il y a sa fameuse "Île des morts" terrible, onirique et étrange, vue aussi, dont il existe plusieurs versions, qui représente une barque avec à son bord une silhouette blanche fantomatique qui s'avance sur une eau noire vers une île faite de pierres et un rideau de cyprès derrière lequel, on le devine, se cache le néant...
Pour la Tate : oui ! ;-)
Kisu ! Ja ne ! ;-)